l’adoption autrement

Publié le 25 janvier 2017

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Lilit, association fondée en 2012, repose sur la volonté d’appréhender l’adoption autrement afin de repenser plus largement filiation et parentalité.

Il s’agit, par une approche pluridisciplinaire (philosophique, scientifique, juridique, éthique, artistique…) de mener une réflexion libre, active et positive, en dehors de tout schéma de victimisation, afin de transformer les représentations courantes, et d’infléchir les discours dominants.

QUI IMITE QUI ?

Publié le 19 janvier 2016

Dans une interview titrée «  Accès aux origines : notre société est prête à une plus grande transparence » donnée au Figaro il y a quelques semaines, le juriste Pierre Murat estime «  (…) qu’il faut que chaque enfant né d’un don de gamètes le sache et puisse connaître certaines informations sur son géniteur (…) ».

Si l’on peut entendre la demande d’accès à certaines informations, il importe pourtant de souligner les contradictions à l’œuvre dans la démonstration menée et les ressorts sur lesquels elle joue.

Tout d’abord le titre qui se réclame de « notre société » : autrement dit une opinion qui serait partagée par tous, sociétale, d’où forcément légitime et difficile à contester.

Or à aucun moment on ne lira de sources ni de chiffres dans cet article.

Pour justifier d’en finir avec « le secret des origines », le juriste invoque « les demandes d’accès aux origines des enfants adoptés », généralisant comme si tel était la demande de tous les enfants adoptés et que cette demande allait automatiquement de soit.

Par ailleurs, alors que l’article porte sur les enfants nés d’un don de gamètes, quelle est l’opportunité de faire le parallèle avec l’adoption, deux situations foncièrement différentes.

L’article poursuit «  nous savons aujourd’hui que les enfants doivent avoir accès à leur histoire. Un secret pathogène sur les origines n’est pas utile au processus d’établissement d’une filiation ». Présenté comme cela, comment ne pas souscrire à la « menace » véhiculée par cette image, le secret est forcément pathogène, tel un mal qui ronge sa victime et ne demande qu’à s’étendre.

Je pourrais pour ma part donner plusieurs exemples de personnes ayant appris tardivement « la vérité » sur leur histoire, sans que cela ait bouleversé leur vie. Ceci ne vaudrait en aucun cas démonstration pas plus que l’inverse ne serait vrai.

Vient ensuite l’argument « affectif » ou « empathique » qui se veut rassurant. «  Les enfants ne renient pas les parents qui les ont élevés mais demandent un accès à leur identité ». Dans ce cas  pourquoi écrire «  Nous n’avons pas à cacher ou à gommer une filiation » ? Or précisément il ne s’agit pas de filiation. Il n’y a aucun lien de filiation entre ceux qui font appel à un donneur de gamète et le donneur. Cette confusion laisse au contraire penser que la « véritable » filiation serait finalement bien « génétique ».

Venons en maintenant à un autre argument qui me semble intéressant à savoir celui de l’égalité. Le raisonnement est le suivant : « si la PMA s’ouvre aux couples de femmes dans quelques années, il y aura une discrimination entre les couples de femmes qui ne peuvent pas cacher à leur enfant le recours à un tiers donneurs et les couples hétérosexuels qui le peuvent ». Il propose donc pour mettre tout le monde à égalité, de mettre en place une nouvelle procédure d’établissement de la filiation qui puisse être connue de l’enfant.

Cet argument me paraît purement rhétorique car si l’on raisonne ainsi, il y aura toujours une inégalité avec les couples hétérosexuels qui peuvent avoir un enfant de manière « naturelle ».

Ne peut-on pas prendre les choses différemment : quelle serait l’inégalité supportée ? En quoi le fait de ne pas pouvoir cacher à leur enfant le recours à un tiers donneur serait problématique ? Quel serait le préjudice subi ? Pourquoi ne pas renverser la situation et faire de celle-ci un choix réellement assumé, peut-être différent mais assumé ?

Pourquoi ne pas considérer que toutes les filiations, quelles que soient leur mode d’établissement, sont égales c’est à dire de même valeur.

Lorsque Pierre Murat poursuit en écrivant que ce débat pose la question de savoir ce qu’est la filiation aujourd’hui, est-elle biologique ou culturelle, il me semble qu’il s’agit d’un faut débat, ou en tout cas un débat inutile.

Il entretien l’idée qu’il pourrait y avoir une concurrence, ou en tout cas une différence entre filiation biologique et filiation culturelle ou « non biologique ».

Nous savons tous que la filiation est une création juridique et sociale qui repose le plus souvent sur l’engendrement mais pas toujours et loin de là. Pour reprendre les propos de Maurice Godelier « la nature est indissolublement à la fois biologique, sociale et culturelle ; chacune de ces composantes n’existant jamais seule et étant toujours modelée et transformée par les deux autres ».

Ecrire que « dans l’adoption, les liens de filiation imitent ceux de la biologie » comme le fait Bernard Murat est une interprétation courante aujourd’hui mais qui contribue à entretenir des idées fausses. C’est une forme pure et simple de sophisme : la filiation  » classique » est fondée sur le lien biologique, l’adoption constitue des parents au même titre que les parents « biologiques », donc l’adoption imite la biologie.

L’adoption, en tout cas plénière, permet à un enfant d’avoir des parents en constituant une famille qui corresponde effectivement au modèle de parenté en cours dans notre société, ce qui est le droit le plus strict de l’enfant. C’est bien la force de l’adoption plénière qui existe au contraire indépendamment de tout lien biologique.

Mais ni plus ni moins que la filiation établie dans le cadre du mariage, puisque dans ce cas la « présomption de paternité » repose elle aussi sur le présupposé que le mari est le père de l’enfant, ce qui biologiquement n’est pas forcément vrai.

Faire croire que l’adoption plénière serait un décalque de la filiation biologique est donc totalement erroné et proposer comme solution le modèle de l’adoption simple c’est précisément rabattre la filiation sur le seul lien biologique.

De surcroît l’adoption simple ne peut en aucun cas être présentée comme un modèle de filiation amené à remplacer l’adoption plénière.

L’adoption simple n’a rien à voir avec l’adoption plénière qui seule crée un véritable lien de nature filiale entre parents et enfant, un lien définitif qui s’étend à toute la famille des adoptants, avec toutes les conséquences en découlant.

L’adoption simple est le plus souvent destinée aux majeurs. Elle  est de plus révocable, son objet étant de leur permettre de bénéficier de certains avantages, et ne peut en aucun cas remplacer l’adoption plénière qui est une mesure de protection de l’enfant.

C’est justement parce que l’adoption plénière n’est pas un décalque de la filiation biologique qu’elle doit garder sa spécificité qui en fait un mode de filiation à part entière.

Vouloir défendre l’adoption simple au lieu de l’adoption plénière montre le peu de cas fait à l’adoption plénière, et en dit long sur les préjugés à l’œuvre en ce domaine.

Yaël Halberthal

Ressemblance et savoir généalogique au service de l’immortalité

Publié le 1 juillet 2013

Il y a quelque temps j’avais été frappée par les propos de Joan Didion qui écrivait dans son dernier roman, le bleu de la nuit 1 :

« (…) Quand nous parlons de la mortalité, c’est de nos enfants que nous parlons.

J’ai dit cela, mais qu’est-ce que cela signifie ?

Bon, d’accord bien sûr que je peux décoder, bien sûr que vous pouvez décoder : une façon de reconnaître que nos enfants sont les otages du hasard, mais quand nous parlons de nos enfants, de quoi parlons-nous au juste ?

De ce que cela a représenté pour nous de les avoir ? De ce que cela a représenté pour nous de ne pas les avoir ? De ce que cela a représenté de les laisser partir ? Faisons-nous référence à l’énigme en vertu de laquelle nous nous faisons le serment de protéger ce qui ne peut pas l’être ? Au mystère que constitue de manière générale le du fait d’être parent ?  »

Ceci a immédiatement fait écho au magnifique texte de Pierre Fédida, que j’avais découvert quelques temps plus tôt, dans l’ouvrage dirigé par Jacques André « Mères et filles : la menace de l’identique »2 auquel, au lendemain de cette journée de réflexion sur la ressemblance je ne peux m’empêcher de revenir.

Tout comme Joan Didion, Pierre Fédida établit des correspondances entre le destin, la mort et le besoin d’avoir des enfants.

Citant ainsi Freud dans L’interprétation des rêves  » le seul moyen d’atteindre l’immortalité n’est-il pas pour nous d’avoir des enfants ? « Pierre Fédida poursuit 3 : On serait tenté de dire que le généalogique forme la notion de destin (…) croire en un destin, n’est-ce pas tenir la mort pour étrangère à la vie et savoir que ce qui en protège la pensée est l’appartenance à une généalogie ? (…) Le plus souvent, la pensée craint de s’ouvrir à sa liberté tant elle redoute de découvrir en elle que la mort équivaut à renoncer à des liens libidinaux qui rattachent au(x) parent(s).

Or poursuit le psychanalyste, seul un acte transgressif de désaffiliation généalogique, imaginaire bien sûr, peut « (…) libérer la pensée du culte conservateur de son deuil et ainsi de sa dette à l’égard des parents, lui fait entendre la mort comme la condition transcendantale de pouvoir penser. Le pire qui puisse donc arriver à la pensée est de croire en cette immortalité qu’ont, pour nous, voulue nos parents en faisant de nous le contenu d’un déni de leur propre mort. La fonction narcissique du savoir généalogique est ici patente dans la figuration spéculaire du destin ». « Un fils – dit Kierkegaard – est comme un miroir où se voit le père, et le père est comme un miroir où le fils se voit tel qu’il sera plus tard ». « (…) Il n’y aurait qu’un pas à franchir pour prétendre que le généalogique est d’essence mélancolique, au sens où la mélancolie a affaire à une exhumation de cadavre d’enfants – les ancêtres de la ressemblance – auxquels la plainte s’acharne à redonner vie. (…) Et la généalogie est l’institution d’une mémoire – voire même d’un mémorial – au service de l’immortalité ».

Yaël Halberthal

1 Joan Didion : le bleu de la nuit, Grasset 2013, relaté dans la revue BOOKS n° de janvier 2013 p95.

2 Mères et filles La menace de l’identique, Puf, Petite bibliothèque de psychanalyse.

3 Pierre Fédida : l’arrière-mère et le destin de la féminité in  » Mères et filles : la menace de l’identique » Puf, petite bibliothèque de psychanalyse.  Texte ayant fait l’objet d’une 1ère publication in Psychanalyse à l’Université, t.5, n°18, mars 1980.

La ressemblance en question

Publié le 14 mai 2013

« SUR UN AIR de FAMILLE »

– Ressemblances, dissemblances, vraisemblances –

Dans la continuité de son travail sur l’adoption comme révélateur d’interrogations de fond sur la filiation et sur la transmission, Lilit, après s’être penché sur la question de l’origine,  aborde pour son second colloque le thème de la ressemblance.

La ressemblance oblige d’emblée à s’interroger sur ce qui fait famille.

Doit-on se ressembler pour avoir un lien de filiation  ou pour s’aimer ? Inversement s’aime-t-on moins lorsque l’on se ressemble peu, voire lorsque la dissemblance semble criante?  Qu’implique une interruption dans la lignée des ressemblances  et sur quels critères s’appuie-t-on pour identifier qu’il y a eu rupture ?

Plus que jamais,  biologie et généalogie prétendent nous apporter des réponse stables à ces questions, mais ce « jeu » des ressemblances ne masque-t-il pas des inquiétudes contemporaines plus profondes sur la transmission et sur ce qui sédimente toute construction identitaire.

De la ressemblance génétique aux mimiques et expressions acquises, ce souci de classification des individus a toujours répondu au besoin de se rassurer sur la permanence de l’ordre des choses. La généalogie parfaite gardienne de mémoire, n’est-elle pas la voie la plus sûre vers l’immortalité. Pourtant à quoi bon transmettre si in fine il ne s’agit que de reproduire du même ?

Pourquoi la question de la ressemblance renvoie-t-elle systématiquement à celle de l’origine ?  Par le biais des différences et de leur visibilité, l’adoption en particulier dans sa dimension internationale, permet de nous interroger sur notre perception de l’altérité et sur la manière dont cette dernière se construit.

Aborder la ressemblance a aussi pour mérite de faire débat sur  le statut du corps dans son rapport à la norme, que cette dernière soit sociale, politique, raciale, sexuelle ou religieuse, recoupant en particulier les questions sur le « genre » et l’homoparentalité ainsi que sur la signification des signes distinctifs ou d’appartenance.

Quelle image entretenons-nous avec notre corps ?  A qui,  ou à quoi voulons-nous ressembler et selon quels critères ? Que voulons-nous transmettre de nous-mêmes ? Quelles en sont les limites ?

Les nouvelles techniques médicales nous entrainent vers un questionnement juridique, éthique et philosophique renouvelé, en particulier dans le domaine des procréations médicalement assistées.

Ainsi la ressemblance oblige à questionner notre rapport à l’altérité, et peut-être l’adoption nous offre-t-elle la possibilité de faire émerger des réponses inédites et d’explorer de nouvelles voies ?

Ce sont ces questions qui seront abordées par les participants (philosophes, scientifiques, juristes, sociologues, anthropologues, psychanalystes etc.) au second colloque organisé par l’association LILIT le 17 juin  2013, afin d’ouvrir un débat pluridisciplinaire et dégager de grandes lignes de réflexion pour questionner « l’objet adoption » et tenter de le penser différemment.

Réponse à Mesdames et Messieurs les Professeurs, juristes et historiens du droit.

Publié le 9 avril 2013

Ce billet est une réponse à la lettre ouverte adressée par 170 professeurs de droit et juristes aux sénateurs le 15 mars dernier prenant position contre le « mariage pour tous ». Lettre aux sénateurs proposée à la signature des professeurs et maîtres de conférences en droit.


Mesdames, Messieurs,

Puisque vous prenez la parole en votre qualité de représentants d’un savoir juridique, d’experts et de gardiens du droit, je vous répondrai en qualité d’avocate, fonction que j’exerce depuis plus de 20 ans selon les principes auxquels j’ai prêté serment : dignité, conscience, indépendance, probité et humanité.

Même si beaucoup d’entre vous, pour lesquels j’ai du respect et qui ont pour certains été mes professeurs, n’ont pas prêté un tel serment, il n’en demeure pas moins que de telles valeurs, qui résument des principes éthiques devraient toujours prévaloir.

La question n’est pas que vous preniez aujourd’hui la parole pour exprimer un point de vue juridique, bien au contraire, ce débat là serait nécessaire. Encore moins que vous soyez contre le projet de loi relatif au mariage des personnes de même sexe. Ce n’est pas mon cas, mais chacun est bien entendu libre de ses opinions, et je conçois aisément que ce projet puisse poser à certains question.

Force est pourtant de constater que votre lettre ouverte ne développe pas le moindre argument juridique, se contentant d’affirmations de nature idéologiques et de jugements moraux, qui de surcroît ne reposent sur aucun fondement.

Vous agissez dès lors comme si vos titres et qualités légitimaient automatiquement votre position. Or est-ce bien aux professeurs de droits et juristes dont vous vous réclamez, qu’il incombe de dire ce qui relève de la morale ?

Vous affirmez «  pourtant, si les liens affectifs qui peuvent se nouer avec l’enfant peuvent être tout à fait réels, il faut bien comprendre que ces liens ne correspondent pas à des liens de filiation ».

Or cette affirmation est purement et simplement inexacte.

En effet, vous entretenez la confusion entre engendrement et filiation, confusion qui n’a pas lieu d’être.

Or mieux que quiconque vous savez que la filiation ne repose pas sur l’engendrement, sauf si on se réfère au seul modèle biologique ce qui n’est pas le cas dans notre droit et ne l’a jamais été contrairement à ce que vous laissez supposer.

Tel est le cas de l’adoption plénière qui est précisément un mode à part entier d’établissement de la filiation en dehors de tout lien biologique.

Mais c’est également le cas du mariage. En effet, tel qu’il existe actuellement et ce depuis le Code Napoléon, le système de filiation paternel établi  par le Code civil repose sur la présomption de paternité. Au terme des dispositions de l’article 312 du Code civil : « l’enfant conçu ou né pendant le mariage a pour père le mari ».

Autrement dit, le père est le mari de la femme qui a enfanté, et ce quelle que soit la réalité biologique, qu’il soit ou non le géniteur.

Vous estimez également que ces liens ne correspondent pas à des liens de filiation car ce ne sont pas des liens noués avec un homme et une femme. Ceci est un jugement purement moral, qui vous appartient, mais qui ne peut en aucun cas passer pour une analyse juridique objective.

Il en est de même lorsque vous écrivez «  l’enfant adopté par deux hommes ou deux femmes sera doté d’éducateurs, d’adultes référents, mais privé de parents car ces « parents » de même sexe ne peuvent lui indiquer une origine, même symbolique. Il sera en réalité deux fois privé de parents : une première fois pour la vie, une seconde fois par la loi ».

Il s’agit là encore d’un jugement de valeur, inutilement violent pour les nombreux enfants issus de familles homoparentales, pour les enfants adoptés et pour leurs parents, qui de surcroît joue sur des sentiments de peur et de menace de bouleversement de l’ordre du monde (rien de moins) afin de tenter d’être plus percutants, sans intégrer les notions les plus élémentaires d’anthropologie, d’histoire et surtout d’histoire du droit.

Plus grave vous instrumentalisez l’enfant afin de servir vos propos.

Si l’on suit votre raisonnement, vous avez grandement raison, pour l’adoption il est certain que sur le plan strictement éthique, il vaut mieux en effet qu’un enfant reste dans un orphelinat ou en institution plutôt que d’avoir une famille, quelque soit par ailleurs la structure de cette famille.

Vous jouez notamment sur la marchandisation des enfants, et j’ose espérer sur ce point que vous ne mesurez pas la violence et le mal que produisent précisément sur les enfants et sur leurs parents de tels fantasmes.

Enfin sur le plan strictement juridique, vous soutenez que « le droit protège tous les enfants, sans tenir compte de la situation de leur parents et ces enfants là ne sont pas moins bien traités que les autres. Les moyens juridiques de l’autorité parentale et de la tutelle testamentaire permettent de régler les difficultés éventuelles qu’ils pourraient rencontrer ».

Sur cette dernière affirmation, je me porte en faux, pour les raisons suivantes :

Ces enfants sont au contraire moins bien traités que les autres puisqu’ils n’ont pas le droit à avoir une famille.

En effet, contrairement à ce que vous indiquez, les moyens dont vous faites état : la tutelle testamentaire et l’autorité parentale sont insuffisants pour permettre d’être élevé par un ou des parents, dans la sécurité d’un lien irrévocable et définitif qui assure à chaque enfant le droit fondamental d’avoir une famille, quelle que soit du reste la configuration de cette famille.

Il ne peut pas y avoir de différence sur ce point pour certains enfants par rapport à d’autres.

Pire cette différence fondée notamment sur la sexualité du ou des parents est juridiquement critiquable et en tout état de cause porterait atteinte aux principes fondamentaux  qui reconnaissent à chaque enfant le droit d’être élevé par ses parents, d’avoir une famille et une vie privée, principes visés par les dispositions de la CEDH (articles 8 et 14) et par la Convention internationale des droits de l’enfant du 20 novembre 1989 (article 3).

Cette différence serait également contraire au principe d’égalité et de non-discrimination au égard aux  droits fondamentaux qui viennent d’être rappelés ci-dessus.

On renverra sur ces points à la décision récente de la Cour EDH du 19 février 2013, qui relève l’existence de familles de fait formées par un couple homosexuel que le droit ne protège pas et l’importance qu’il y a pour eux à en obtenir une reconnaissance juridique, rappelant à cet égard l’intérêt supérieur de l’enfant.

Comment justifier éthiquement et juridiquement que certains enfants aient un véritable lien familial et d’autres non ? Ceci est non seulement absurde mais surtout contraire à l’intérêt de l’enfant.

J’en terminerai enfin en pointant la violence et le manque de nuance des termes utilisés, du « désir homosexuel » au fait qu’il est « criminel » de priver volontairement des enfants de père et mère, aux enfants « médicaments », au « marché » et à « l’esclavage moderne »,  et bien d‘autres, ce ton militant et idéologique de nature à alimenter des fantasmes racoleurs semblant déplacé dans un tel débat.

Se poser des questions dans le cadre d’un débat citoyen est parfaitement légitime, tenir des propos de l’ordre du fantasme, émettre des jugements qui reposent sur des préjugés relève d’un comportement qui n’est ni responsable ni éthique.

Yaël HALBERTHAL

Avocate à la Cour

LA RESPONSABILITE ET L’ETHIQUE, DEUX NOTIONS APPAREMMENT INCONNUES POUR DE NOMBREUX ELUS ?

Publié le 19 mars 2013

Ce billet porte sur le récent article publié sur PUBLIC SENAT : « Au-delà du mariage gay, les sénateurs visent une réforme de l’adoption ».

Pourquoi pas, l’adoption mérite en effet d’être traitée autrement et en tout cas mieux. Mon optimisme sera toutefois de courte durée.

Ceux qui n’ont pas réussi avec la réforme sur le  mariage vont tout simplement se rattraper  ailleurs, misant pour ce faire  sur un thème qui politiquement et idéologiquement  « parle » à tous, celui de la filiation.

Fi du mariage, place à la filiation ! Et pour mieux rencontrer les grandes angoisses et croyances qui obsèdent médias et pensée commune place à l’adoption ! (cf récemment les articles dans le Monde « adoptions à l’étranger un coup d’arrêt sans précédent », toujours dans le Monde titré « 1000 francs l’enfant », ceux depuis quelques semaines sur les orphelin en Russie dans Libération notamment,  l’article paru dans le magasine ELLE qui titrait « Loin du conte de fée la vérité sur l’adoption »).

Je trouvais depuis longtemps que l’adoption avait mauvaise presse, mais autour de moi peu me suivaient : « tu exagères, mais non l’adoption c’est formidable, il n’y a pas de problème, tout le monde est « pour ». « être pour l’adoption » qu’est ce que cela signifie me demandais-je comme si on parlait d’un nouveau concept.

La preuve me rétorquait-on : les enfants adoptés sont comme les autres, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas de vrais parents que … la preuve encore, dans mon école il y a des petits « chinois », « africains », « brésiliens » et ils s’adaptent très bien. La maîtresse a été très bien, elle a lu un livre là dessus écrite pas une psy. Elle, il, n’a pas l’air trop traumatisé tout de même ! Elle va retourner dans son pays ? Est-ce qu’elle parle sa langue ?

Les débats sur le mariage pour les personnes de même sexe qui a eu lieu ces derniers mois ont non seulement mis à mal l’institution de l’adoption, mais ont par leur violence et par leur indécence gravement blessé les enfants adoptés qui, en tout cas pour beaucoup d’entre eux et quelque soit leur âge, ont dû faire face, à une floraison de questions véhiculant les pires clichés en particulier liées au « traumatisme, au malheur et au fardeau qu’ils porteraient à vie ».

On sait très bien avec Gérard Noiriel 1 que « si les propos négatifs qui sont tenus sur la place publique ne vous touchent pas personnellement parce qu’il n’affectent pas votre famille ou votre milieu social vous aurez tendance à les minimiser ou bien vous ne les percevrez même pas comme négatifs ou dévalorisants (…) ».

Il poursuit : «  les concepts que nous employons fonctionnent comme des catégories abstraites (…) tout mon travail en tant que socio-historien consiste à déconstruire ces catégories pour retrouver les personnes réelles, dans leur infinie diversité ».

Cette notion d’infinie diversité sur laquelle j’aimerais m’arrêter paraît réellement pertinente afin d’éviter les clichés et les stéréotypes qui consistent pour les médias à avoir tendance « à présenter l’actualité comme un immense récit de fait divers ». ( cf les articles cités ci-dessus » et pour le public à effectuer « un travail d’appropriation de ces représentations grâce auquel se fixe le sens du message ».

C’est exactement ce qui se passe en matière d’adoption, où de nombreux politiques ont parfaitement intégré ces représentations négatives et s’en servent aujourd’hui comme levier, oubliant purement et simplement que l’adoption n’est ni un concept, ni un slogan, ni même une espèce de chimère que l’on pourrait tordre dans un sens ou un autre en fonction de ce que l’on souhaite lui faire dire et surtout que l’adoption concerne des enfants.

L’adoption plénière est un mode de filiation à part entière prévu par les dispositions du Code civil au même titre que les autres modes d’établissement de la filiation.

L’adoption c’est aussi une réalité et une mesure de protection qui concerne des milliers d’enfants et leur permet d’être élevés par un ou des parents, dans la sécurité d’un lien irrévocable et définitif qui leur assure le droit fondamental d’avoir une famille, quelle que soit du reste la configuration de cette famille.

Il ne peut pas y avoir de différence sur ce point pour certains enfants par rapport à d’autres.

Pire cette différence fondée notamment sur la sexualité du ou des parents serait juridiquement anti constitutionnelle et porterait également atteinte aux principes fondamentaux  qui reconnaissent à chaque enfant le droit d’être élevé par ses parents et d’avoir une famille et une vie privée.

Cette différence serait également contraire au principe d’égalité et de non-discrimination au égard aux  droits fondamentaux qui viennent d’être rappelés.

Or les propos de Jean-Pierre Michel sur Public Sénat tiennent de l’amalgame. Le fait que les enfants soient adoptés à l’étranger, y compris plus âgés, ne peut pas justifier la création d’un lien de filiation au rabais et insécure en violation manifeste des principes les plus élémentaires auxquels ces enfants ont pratiquement, éthiquement  et juridiquement droit. Je ne reviendrai pas sur les affirmations  absurdes selon lesquelles on cache à ses enfants leurs origines ce qui est absolument erroné et relève de la désinformation.

Madame Tasca n’est pas en reste et abonde «  il faut trouver une manière de confier un enfant à une famille sans forcément passer par l’adoption, et surtout sans la fiction de la filiation ».

Pour résumer il y aurait donc de vraies et de fausses filiations, voire de vraies filiations et d’autres situations.

Or la filiation est toujours une fiction, sauf si on se réfère au seul modèle biologique ce qui n’est pas le cas dans notre droit et ne l’a jamais été.

C’est le cas de l’adoption plénière qui est précisément un mode à part entière d’établissement de la filiation en dehors de tout lien biologique, institué par les dispositions du Code civil.

Mais c’est également le cas du mariage qui institue également un mode de filiation « artificiel ».

En effet, tel qu’il existe actuellement et ce depuis le Code Napoléon, le système de filiation paternel établi  par le Code civil repose sur la présomption de paternité. Au terme des dispositions de l’article 312 du Code civil : « l’enfant conçu ou né pendant le mariage a pour père le mari ».

Autrement dit, le père est le mari de la femme qui a enfanté, et ce quelle que soit la réalité biologique, qu’il soit ou non le géniteur.

A suivre le raisonnement de Madame Tasca jusqu’à l’absurde, il faudrait imposer à tous les enfants issus du mariage, un test de paternité, et obliger en cas de résultat  négatif à changer la dénomination du lien qu’ils entretenaient avec leurs parents, qui ne le seraient donc plus.

Plus sérieusement, comment justifier que certains enfants ait un véritable lien familial et d’autres non ? Ceci est non seulement absurde mais surtout contraire à l’intérêt de l’enfant et des enfants.

Quel que soit notre champ d’intervention, il est grand temps de réintroduire des comportements responsables y compris ou surtout pour les politiques et de lutter contre les clichés et idées reçues.

Yaël Halberthal

1 Gérard Noiriel : Racisme : la responsabilité des élites, éditions Textuel 2007.

Adoption internationale : quelques vérités à rétablir

Publié le 23 janvier 2013

En découvrant le contenu de la Une du Monde (1) des 14/15 octobre 2012, «  Adoption à l’étranger : un coup d’arrêt sans précédent », je suis stupéfaite.

Sous un titre qui paraît implacable, on lit :

«  Les pays d’origine durcissent  de plus en plus les conditions pour adopter »

Puis : « Les adoptions à l’étranger ont chuté de 60 % en 7 ans ». Ce qui est un fait avéré.

Mais ce n’est est  que quelques lignes plus bas que le mot est lâché « trafic ».

A ce stade plusieurs observations :

Par un raccourci saisissant, l’adoption à l’étranger est  souvent assimilée à un trafic.

Bien qu’aucune donnée réelle et fiable ne soit jamais communiquée, force est de constater que les risques  de dérives,  sont en matière d’adoption internationale souvent  considérés comme la règle.

Il serait intéressant de savoir à quoi correspond cette assimilation, largement relayée  par de nombreuses institutions et médias.

Dans la manière dont est menée la procédure d’agrément, dans le discours des acteurs sociaux, et des « experts » de l’adoption, mais aussi dans de nombreux ouvrages spécialisés, et dans la presse grand public, l’enfant adopté, a fortiori à l’étranger, relaye fréquemment le fantasme de l’enfant volé, de l’enfant acheté.

La signification de cette réification de l’enfant adopté assimilé à un objet de plaisir et de désir,  que l’on pourrait acheter au gré de nos caprices, comme n’importe quel objet, est rarement questionnée.

On vous demandera ainsi combien ça coute d’adopter, s’insurgeant éventuellement sur le fait que cela couterait finalement cher, et que seuls des privilégiés pourraient en bénéficier.

Lorsqu’une adoption se passe mal, elle est immédiatement médiatisée sur le thème « ils l’ont pris, ils le rendent » ajoutant à l’idée que l’enfant serait une marchandise que l’on pourrait rendre en fonction de ses humeurs, ou de ses défauts de fabrications.  Or cette association immédiate entre enfant adopté et argent en dit long sur la manière dont est perçu  « l’enfant venu de loin », sur notre rapport à l’autre, à celui qui semble différent.

Qui aurait en effet l’idée de demander le prix d’un accouchement ou le coût de la l’assistance médicale à la procréation (AMP) ?

On pourrait d’ailleurs se demander si l’adoption ne devrait pas être remboursée au même titre que l’AMP…

L’enfant volé est un mythe récurrent qui alimente nos imaginaires, et émaille notamment littérature et contes de fées.

Prendre ce mythe au pied de la lettre, c’est précisément ne pas savoir démêler le fantasme de la  réalité.

Ainsi, les parents adoptants sont bien souvent   présentés sans nuances comme en mal d’enfant, prêts à tout pour en avoir. Que signifie réellement « prêt à tout ».  Cela fait de tout parent adoptant soit un délinquant potentiel,  car le reproche est grave (que devient la présomption d’innocence ?) en tout cas un suspect des pires intentions.

L’adoption perçue dans nos sociétés comme mode « extraordinaire » de filiation comporte-t-elle tant de menaces qu’il faille uniquement l’appréhender sous l’angle du risque, de la peur, de l’échec avec pour seul horizon « le traumatisme » de l’adopté ?

Quel système est si tordu  qu’il reconnaisse légalement l’adoption comme mode de filiation à part entière, tout en faisant planer des doutes sur sa légitimité et son bien fondé ?

Savez-vous que dès le début de la procédure d’agrément le fantasme du trafic à l’étranger est brandi y compris par les travailleurs sociaux ?

Quel type et quel modèle de parenté, un tel système fait  de suspicions et de préjugés peut-il induire ?

Quelles sont ses répercussions sur la légitimité du lien de filiation, le devenir des enfants adoptés eux-mêmes et le lien de confiance qu’ils doivent établir avec leurs parents adoptifs,  alors que par ailleurs  on nous dit que l’intérêt de l’enfant est la priorité absolue ?

Venons en maintenant à l’assertion selon laquelle la baisse des adoptions à l’étranger serait la conséquence de la mise en place par les pays concernés de politiques de luttes contre le trafic d’enfant. Car au terme d’un glissement fallacieux, s’il n’y a plus de trafic, il n’y a plus d’enfant. Ou plutôt s’il y a enfant c’est qu’il y a trafic.

Or aucun élément factuel n’est produit dans l’article du Monde, ni pour étayer l’existence de trafic d’enfant, ni pour étayer le lien entre mise en place de politiques de luttes contre le trafic d’enfants et baisse des adoptions dans ces pays : pas de chiffres, pas de sources à l’appui de ces allégations.

On lit que le développement des classes moyennes  au sein « des anciens grands pays d’origine, Chine, Brésil, Russie … » et le changement des mentalités conduit à une mise en  « concurrence »  entre ressortissant nationaux et  « occidentaux »

Passons sur le vocabulaire utilisé y compris par les institutions et les ONG, vocabulaire qui contribue à assimiler l’enfant à une marchandise dans une économie capitaliste et concurrentielle (concurrence, trafic, candidats etc.). Là encore aucune source, pas le moindre élément vérifiable et chiffré sur la progression des adoptions  en interne.

Si en effet,  il y a bien développement en interne de l’adoption dans certains pays d’origine, on peut raisonnablement douter que ces pays aient véritablement développé une politique volontariste d’encouragement à l’adoption nationale, et que le nombre d’enfants dans les orphelinats ou abandonnés  ait significativement baissé.

Il est clair qu’un pays comme l’Inde par exemple, a à affronter tant d’à priori relatifs, aux castes, à la couleur de peau, au sexe (puisqu’aujourd’hui plus que jamais il est dangereux de naître femme en Inde), à l’état de santé en particulier pour des maladies graves, qu’il est difficile d’imaginer que les enfants abandonnés sont majoritairement adoptés en interne. (cf. notes 3, 4 et 5).

De plus, le développement des mères porteuses et des techniques de procréation médicalement assistées de pointe, contribuent à limiter l’attrait de   l’adoption nationale pour ce pays.

La nouvelle émission de téléréalité  « que la vérité éclate » présentée par l’acteur vedette Aamir Khan, a choisi de s’attaquer aux tabous de la société indienne en prenant comme premier thème la difficile condition des femmes en particulier le sort des petites filles qui compte tenu de « la préférences pour les fils » sont tuées ou abandonnées à la naissance.

Bien que signataire de la convention des droits de l’enfant, il ne semble pas que dans ce pays de plus de 1 200 000 habitant représentant environ 16 % de la population mondiale, les mentalités soient pas prêtes à évoluer. On pourra pour ce faire se référer au rapport 2012 de l’Unicef ou aux statistiques publiées par l’OMS. (cf. 6 et 7).

Ceci est un exemple parmi d’autres car ce n’est bien entendu pas le seul pays en cause.

Combien d’adoptions internes pour combien d’enfants abandonnés dans ces pays ; quels sont les chiffres exacts ?

Ce discours est pourtant relayé par des associations comme Médecins du Monde qui estiment que les classes moyennes sont aussi candidates à l’adoption et que les Etats de ces pays font de gros efforts pour lutter contre les abandons,  sans que ce discours repose sur le moindre élément factuel précis et objectif.(note 8).

La réalité est bien évidemment toute autre, et offre un visage beaucoup plus contrasté. Il suffit de notamment de consulter,  les statistiques de l’Unicef pour s’en rendre compte.  (note 6).

De nombreux pays émergents dont l’économie bénéficie d’une croissance sans précédent, souhaitent véhiculer une image positive sur la scène internationale, et ce faisant gommer la question gênante du sort réservé aux enfants  abandonnés. Ces pays ont aussi compris que ces enfants représentaient une richesse potentielle,  et pouvaient aussi leur permettre d’exercer une pression politique et diplomatique sur leurs partenaires internationaux (la Russie ne vient-elle pas de décider de fermer l’adoption aux ressortissants  américains ?)

En Chine la politique de l’enfant unique a pour conséquence un déficit démographique de millions de filles. En Inde dans certains Etats, par exemple l’Haryana, le ratio femme/homme est de 830 filles pour 1000 garçons, en raison des avortements pratiqués dès connaissance du sexe de l’embryon, sans parler des infanticides.

Comme le relève un autre article paru dans le Monde, il existe dans certains milieux une inquiétude sur le désordre social causé par l’affirmation du droit des femmes. (notes  3 et 9)

Bref, comment donner crédit à l’affirmation selon laquelle les enfants sont désormais adoptés en interne ? Peut-être cela sera le cas un jour, à plus ou moins long terme, mais en attendant les enfants abandonnés et menacés en pâtissent.

De la sorte ces pays préfèrent garder leurs enfants dans des orphelinats plutôt que de leur procurer une famille.

Quelle est alors sur le plan strictement éthique, la justification donnée pour que des enfants abandonnés n’aient pas le droit d’avoir une famille ?

Quelle  est la justification pour que tant d’enfants abandonnés soient placés dans des institutions avec pour certaines des risques sur leur santé physique et psychologique ? Quelle est la justification sur le plan éthique pour que des enfants soient livrés à eux-mêmes dans les rues, et de ce fait victimes des pires exactions ?

« L’adoption est faite pour donner une famille à un enfant et non un enfant à une famille » cette phrase est répétée en boucle, telle un mantra, par tous les experts. Mais comment en serait-il autrement ?  Et pourquoi opposer systématiquement l’intérêt des des enfants et des parents ?

Si l’on admet raisonnablement que l’objectif est de « trouver une famille pour chaque enfant et pas un enfant pour chaque famille », on est justement très loin du compte. Etrange retournement des dispositions « protectrices » de la Convention de la Haye, qui interprétées de la sorte, loin de servir l’intérêt de l’enfant, dont on ne sait pas trop quel est sa définition, produit l’effet contraire.

Pour preuve de telles contradictions, on pourrait prendre aussi l’exemple de la Russie.

Selon les propres termes de l’Unicef, la pratique héritée de la période soviétique a consisté à abandonner des jeunes enfants aux soins de l’état au rythme de 15 000 abandons par ans. L’Unicef a rappelé récemment que le placement en institution va exactement à l’opposé de l’intérêt de l’enfant, entrainant des handicaps physiques et cognitifs pour la vie (…) trois mois passés en institution retardent d’un mois le développement physique ». L’Unicef cite également le cas de la Bulgarie, et d’une augmentation alarmante des abandons en Bosnie-Herzégovine, au Tadjikistan et en Macédoine. L’Unicef a donc lancé une campagne de mesures préventives à l’abandon des bébés, très bien. Mais quid des enfants actuellement placés ? Pourquoi ne pas favoriser leur adoption ? (note 10)

Parce que certaines fausses vérités et clichés ne sont jamais remis en question.

Par exemple l’idée que vivre loin de sa culture est un traumatisme sans nuancer selon les cas. Que signifie en effet la culture d’un enfant qui quitte un pays dans lequel il n’a pratiquement jamais vécu ou avec lequel il n’a que pas ou peu de liens ? Pourquoi serait-il impossible ou si difficile de se construire loin de son lieu de naissance. Sur quelles bases repose ce postulat ? Et en quoi cela entrainerait-il quasi automatiquement un traumatisme  indélébile ?

Pourquoi l’adoption est-elle obligatoirement le dernier recours quitte à laisser des enfants mourir, vivre dans des conditions inacceptables livrés à eux-mêmes ou être placés en familles d’accueil ?

Sur ce dernier point on pourra se reporter au rapport de l’Académie nationale de médecine qui a rappelé dans un rapport en 2011 que le nombre d’enfants en danger en France était de l’ordre de 250 000 à 300 000 enfants alors que le nombre d’adoption nationales était d’un peu plus d’une centaine. Or environ 10 % de ces enfants en danger pourrait prétendre à l’adoption. (note 11)

La pensée commune a intégré ces assertions de sorte que l’enfant adopté est immédiatement « auréolé » de tous ces clichés qui forcément nuisent à la sérénité de son adoption : enfant adopté = enfant arraché à ses racines, à sa culture. Enfant adopté = enfant traumatisé. Enfant adopté = problèmes et risques, certains spécialistes de l’adoption n’hésitant pas à jouer sur les peurs.

On l’entend en ce moment à l’envie,  dans le cadre des débats sur le mariage pour tous, « l’enfant adopté est un enfant traumatisé » !

Quel est l’impact de tels préjugés sur le développement des enfants adoptés, et sur le comportement des parents adoptifs ? Quelle est leur marge de manœuvre et de liberté individuelle de dire et construire leurs propres histoires telle qu’ils la ressentent réellement ?

Pourquoi l’adoption internationale se heurte-t-elle a tant d’opposition au nom de l’intérêt de l’enfant, alors que des sujets bien plus aigus ne sont que rarement étudiés ou mis en avant par les média, tel le sort des enfants soldats par exemple, pourtant si nombreux ?

Derrière toutes ces contradictions existe en fait un discours idéologique, fait de préjugés et de tensions.

D’abord très certainement la confusion entre engendrement et  filiation, ignorant l’enseignement des sciences humaines.

Ensuite la primauté du biologique, de la chaire et du sang matinée d’idéologie du droit du « sol ».

A partir du moment où la filiation est ancrée dans le sang et dans le ventre, force est de constater que l’adoption est difficilement pensable autrement que comme une filiation de subsidiarité.

Cette impossibilité de penser la filiation en dehors de tout lien biologique est à la source d’une prétendue rationalisation des risques et empêchements à l’adoption.

Il existe également de fortes culpabilités en particulier vis à vis des pays dits émergents et un défaut de véritable volonté politique et diplomatique menée au niveau international.

La mise en place de ce travail de décryptage permettrait d’éviter de nombreuses fausses pistes et contribuerait à éviter d’en passer pas une vision systématiquement catastrophiste, et d’en référer en permanence à la question du traumatisme ou de l’arrachement qui provient bien plus du regard porté par la société et de la stigmatisation en découlant que de la situation elle-même.

Il est enfin temps d’avoir le courage d’affronter la question de l’adoption de manière globale, en dehors des schémas habituels et des vérités toutes faites, chiffres à l’appui et avec une réelle volonté de faire changer les choses au plan individuel et collectif.

Yaël HALBERTHAL

Notes et références :

1 : “La grande crise de l’adoption à l’étranger” Le Monde 13 octobre 2012

2 : Association Lilit, Liens, Liberté, Transmission

3 : “Le Moyen Age sévit aux abords de New Delhi “ Le Monde, 29 décembre 2012

4 : ONU Femmes

5 : IRIN News : Nouvelles et analyses humanitaires : “La préférence pour les fils “ http://www.irinnews.org/pdf/bbf/1IRIN-Duo-French.pdf

6 : Site de l’Unicef et Rapport de l’Unicef  sur la situation des enfants dans le monde 2012 http://www.unicef.org/french/publications/files/SOWC_2012_Executive_Summary_LoRes_PDF_FR_03132012.pdf

7 : Site de l’OMS

8 : Revue Humanitaire n° 31/2012  : “Quel avenir pour l’adoption Internationale

9 : Article de Prem Chowdhry, chercheur en économie politique et sociale, paru dans le Economic and Political Weekly “ Infliction Acceptance and Resistance

10 : Sur l’abandon en Russie et

http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gfvyJAi8V8mxUGBeEXPTAHn2rvZw?docId=CNG.d6fc1b82d394c0fa4e973dbb8caf39c2.121

11 : Rapport Académie Nationale de Médecine

Intervention de Françoise Héritier, Anthropologue , Professeur honoraire au Collège de France, lors du colloque  » La liberté de nos origines »

Publié le 30 novembre 2012

COLLECTION MICHAEL WERNER AU MUSEE D’ART MODERNE : LA FAMILLE MICHAEL WERNER OU LA PASSION DE LA TRANSMISSION

Publié le 30 novembre 2012

L’une des plus extraordinaire collection d’art « la Collection Michael Werner » est actuellement exposée au MUSEE D’ART MODERNE DE LA VILLE DE PARIS. Une partie importante des oeuvres présentées a récemment fait l’objet d’une donation au musée.

On ne peut pas dire que j’ai visité cette exposition, au sens classique du terme tout au moins. Je n’ai pas parcouru les salles, je ne me suis pas arrêtée, je n’ai pas observé les œuvres, comme je le fais pourtant d’habitude. Tout au plus ai-je vaguement lu en diagonal les cartels.

Non, j’ai couru de salle en salle, littéralement emportée, presque malgré moi avec l’impression de vivre une expérience unique. J’ai couru pendant toute l’exposition comme assoiffée. Je me demandais pourquoi et d’où venait cette étrange impression ;

Bien sûr chaque œuvre est exceptionnelle, bien sûr leur ensemble est unique, bien sûr voir, approcher de la peinture est pour moi vital, un besoin aussi nécessaire que celui de respirer. L’odeur, la matière, le toucher, la toile.

Pourtant il y avait une impression d’un autre ordre, comme si par le choix si particulier des artistes et des oeuvres, j’avais devant moi une sorte de … famille … car ce qui est donné à voir dans cette exposition c’est la « famille Werner », une autre manière d’approcher la transmission.

Une famille peu orthodoxe certes, une famille « horizontale », décalée, une famille de correspondances au sens surréaliste, une famille choisie, tissée de liens, d’expériences et d’affinités pour mieux interroger le monde.

Le livre de Donatien Grau sur la collection Michael Werner « le dernier château » (1) parle de « collection de vie ». Le collectionneur y invente un regard sur le passé, probablement aussi sur le futur. Pour Donatien Grau, la collection est un reflet de la biographie de Michael Werner, mais une biographie en mouvement, « conçue alors comme l’ensemble des paroles échangées, des réflexions construites, des aventures communes ».

« Ma donation, ma collection ne sont pas des fictions. Elles retranscrivent la réalité des personnes avec qui j’ai vécu, travaillé, construit une aventure commune (…) » dit Michael Werner.

La collection « résulte de ce processus de rencontres, qu’il convient d’aborder dans son déroulement, afin de mieux saisir l’unité personnelle de cet ensemble d’œuvres ».

Donatien Grau voit la donation « comme la parfaite retranscription d’une vie : les rencontres de Michael Werner (dont ) l’aspect le plus crucial est donc celui de la transmission ».

C’est un lieu commun que de qualifier la relation entre l’artiste et le galeriste de « maritale » poursuit Donatien Grau. (…) Dans le cas de Michael Werner, les relations avec les artistes ont constitué son véritable mariage, qui a duré plus longtemps même que les unions qui portèrent socialement ce nom ».

Cette famille est incontestablement une catégorie à part, dépassant les classifications habituelles.

Peut-être, analyse Fabrice Hergott, directeur du musée d’art moderne, dans le catalogue de l’exposition, « (…) se dessine-t-il en creux un autoportrait, le portrait d’une vie faite de rencontres, d’idées suivies au gré des engouements et des amitiés. Mais, au-delà de la figure de Michaël Werner, il se peut que nous assistions ici à une vaste inflexion du temps et de l’espace qui condense comme jamais cela ne s’est fait ( sans doute comme jamais cela n’a pu se faire) près de deux siècles d’une histoire complexe, douloureuse et passionnée ».

« (…) Les œuvres ont en effet été choisies non selon les classifications traditionnelles, mais selon les affinités profondes qui lient les artistes, si diverses que soient leurs pratiques et leurs démarches, dans leur recherche inlassable de formes et de figures nouvelles (…) ».

Alors allez voir cette extraordinaire collection et laissez-vous emporter par cette magnifique aventure qui prouve que la transmission a vraiment de multiples visages.

Yaël HALBERTHAL

Sur l’exposition Michael Werner : http://mam.paris.fr/fr/expositions

Sur la collection Michaël Werner : http://mam.paris.fr/fr/collection

Catalogue de l’exposition Michael Werner

(1) Donatien Grau « Le dernier château – sur la donation Michael Werner » Manuelle Editions

Joël POMMERAT : Tous les enfants ont été jetés dans le monde

Publié le 10 mars 2012

Dans CENDRILLON, son dernier spectacle au théâtre de l’Odéon d’après le mythe de Cendrillon, Joël POMMERAT également auteur du texte, signe une  mise en scène envoutante, sombre et lumineuse qui renvoie implacablement au questionnement sur l’origine et à la construction de l’individu qui ne peut être sans blessure ni culpabilité.
Sombre, elle prend racine dans la blessure du manque originel : le rapport à la perte, la mort, la culpabilité, et la mémoire. Lumineuse par sa fonction initiatique sur la traversée des épreuves, la construction de l’identité, la conquête de la liberté sans oublier le rapport au temps et à l’oubli. Penchée sur le lit de sa mère mourante, la gamine comprend de travers les derniers mots de celle-ci. Elle se persuade qu’elle doit penser constamment à elle pour la garder vivante. Elle renonce dès lors à tout plaisir pour ne plus se concentrer que sur la mémoire de celle qu’elle aimait plus que tout au monde.

Daniel Loayza commente ce récit qui travaille aussi selon lui à formuler « (…) quelque chose qui à trait à la condition humaine, à la manière dont la question d’être soi est liée à la nécessité d’occuper une place dans les processus biologiques et culturels qui assurent la succession des générations.
«  (…) Comment l’enfant – un être d’abord rivé à la génération qui le précède  – parvient-il à se détourner de celle-ci pour prendre sa place d’homme ou de femme parmi ses contemporains ? C’est là une question sur laquelle les contes reviennent sans cesse (…) (in La pensée des contes, Anthropos, 2001). Il ne s’agit pas d’un simple passage du malheur au bonheur mais du renversement d’un état passif, aliéné ou dépendant, à un état de liberté, où l’héroïne accède à son propre charme et peut enfin rejoindre la vie qui lui est due (…) ».
«  (…) Tous les enfants ont été jetés dans le monde ; tous, un jour ou l’autre, y ont affrontés de plein fouet des expériences énigmatiques et parfois terribles. Face aux questions qu’elles soulèvent, chacun prend ses soutiens où il peut, c’est-à-dire d’abord à l’endroit même où il se trouve, fût-ce sur les grands chemins ou au fond des forêts sombres où les loups rôdent. On ne peut grandir qu’à ce prix.
Et c’est parce que les enfants se mesurent franchement à leurs interrogations qu’ils sont aussi passionnément attachés aux réponses qu’ils découvrent.

Le manque, l’absence, la perte, le silence  – la mort –  sont comme des fissures par où le sens menace de fuir. Les enfants essayent de les comprendre, même de travers, de comprendre vraiment – c’est-à-dire sans se contenter de répondre comme on bouche un trou. Par la voie du symbole, les contes (…) ramènent leur auditoire adulte au sentiment profond, originel, de ces risques et de ces vertiges du premier âge (…) ». Pour bien grandir, il faut se laisser rêver ; et comme pour rêver  il faut du temps et de la place, il faut aussi savoir oublier. Pour peu qu’on y consente, on peut se souvenir autrement. Dès lors, et par surcroît, le passé peut revenir – et c’est alors, comme par magie, que nous pouvons enfin l’entendre (…) ».

Yaël HALBERTHAL

Synopsis :

Une très jeune fille.
Sa mère meurt.
Juste avant de mourir cette femme essaye de parler à sa fille.
Mais elle est très faible, et la jeune fille n’entend pas très bien ses paroles à demi articulées.
La très jeune fille qui a beaucoup d’imagination, invente une « promesse » que sa mère lui demanderait de respecter.
De toute sa vie ne jamais cesser de penser à elle, à chaque instant, sous peine de la faire mourir « pour de bon » …
Ce malentendu mènera la très jeune fille à des extrémités de comportement, à se mépriser / à se dévaluer, et jusqu’à de très grandes souffrances.
Heureusement une fée immortelle, mais que sa condition ennuie, va lui venir en aide.
Puis sa rencontre avec un prince, orphelin lui aussi, rendra possible la compréhension de ses erreurs.

Joël POMMERAT

Cendrillon : Publication du texte de Joël Pommerat chez Actes Sud

http://www.actes-sud.fr/catalogue/jeunesse/cendrillon