Joël POMMERAT : Tous les enfants ont été jetés dans le monde

Publié le 10 mars 2012

Dans CENDRILLON, son dernier spectacle au théâtre de l’Odéon d’après le mythe de Cendrillon, Joël POMMERAT également auteur du texte, signe une  mise en scène envoutante, sombre et lumineuse qui renvoie implacablement au questionnement sur l’origine et à la construction de l’individu qui ne peut être sans blessure ni culpabilité.
Sombre, elle prend racine dans la blessure du manque originel : le rapport à la perte, la mort, la culpabilité, et la mémoire. Lumineuse par sa fonction initiatique sur la traversée des épreuves, la construction de l’identité, la conquête de la liberté sans oublier le rapport au temps et à l’oubli. Penchée sur le lit de sa mère mourante, la gamine comprend de travers les derniers mots de celle-ci. Elle se persuade qu’elle doit penser constamment à elle pour la garder vivante. Elle renonce dès lors à tout plaisir pour ne plus se concentrer que sur la mémoire de celle qu’elle aimait plus que tout au monde.

Daniel Loayza commente ce récit qui travaille aussi selon lui à formuler « (…) quelque chose qui à trait à la condition humaine, à la manière dont la question d’être soi est liée à la nécessité d’occuper une place dans les processus biologiques et culturels qui assurent la succession des générations.
«  (…) Comment l’enfant – un être d’abord rivé à la génération qui le précède  – parvient-il à se détourner de celle-ci pour prendre sa place d’homme ou de femme parmi ses contemporains ? C’est là une question sur laquelle les contes reviennent sans cesse (…) (in La pensée des contes, Anthropos, 2001). Il ne s’agit pas d’un simple passage du malheur au bonheur mais du renversement d’un état passif, aliéné ou dépendant, à un état de liberté, où l’héroïne accède à son propre charme et peut enfin rejoindre la vie qui lui est due (…) ».
«  (…) Tous les enfants ont été jetés dans le monde ; tous, un jour ou l’autre, y ont affrontés de plein fouet des expériences énigmatiques et parfois terribles. Face aux questions qu’elles soulèvent, chacun prend ses soutiens où il peut, c’est-à-dire d’abord à l’endroit même où il se trouve, fût-ce sur les grands chemins ou au fond des forêts sombres où les loups rôdent. On ne peut grandir qu’à ce prix.
Et c’est parce que les enfants se mesurent franchement à leurs interrogations qu’ils sont aussi passionnément attachés aux réponses qu’ils découvrent.

Le manque, l’absence, la perte, le silence  – la mort –  sont comme des fissures par où le sens menace de fuir. Les enfants essayent de les comprendre, même de travers, de comprendre vraiment – c’est-à-dire sans se contenter de répondre comme on bouche un trou. Par la voie du symbole, les contes (…) ramènent leur auditoire adulte au sentiment profond, originel, de ces risques et de ces vertiges du premier âge (…) ». Pour bien grandir, il faut se laisser rêver ; et comme pour rêver  il faut du temps et de la place, il faut aussi savoir oublier. Pour peu qu’on y consente, on peut se souvenir autrement. Dès lors, et par surcroît, le passé peut revenir – et c’est alors, comme par magie, que nous pouvons enfin l’entendre (…) ».

Yaël HALBERTHAL

Synopsis :

Une très jeune fille.
Sa mère meurt.
Juste avant de mourir cette femme essaye de parler à sa fille.
Mais elle est très faible, et la jeune fille n’entend pas très bien ses paroles à demi articulées.
La très jeune fille qui a beaucoup d’imagination, invente une « promesse » que sa mère lui demanderait de respecter.
De toute sa vie ne jamais cesser de penser à elle, à chaque instant, sous peine de la faire mourir « pour de bon » …
Ce malentendu mènera la très jeune fille à des extrémités de comportement, à se mépriser / à se dévaluer, et jusqu’à de très grandes souffrances.
Heureusement une fée immortelle, mais que sa condition ennuie, va lui venir en aide.
Puis sa rencontre avec un prince, orphelin lui aussi, rendra possible la compréhension de ses erreurs.

Joël POMMERAT

Cendrillon : Publication du texte de Joël Pommerat chez Actes Sud

http://www.actes-sud.fr/catalogue/jeunesse/cendrillon

Le juge pris au piège de la « vérité biologique » : au sujet de l’arrêt rendu par la Cour d’Appel d’Angers le 26 janvier 2011

Publié le 3 février 2012

Ce commentaire concerne la décision rendue par la Cour d’Appel d’Angers le 26 janvier 2011, qui a confié la garde d’un enfant né d’un accouchement sous X, aux parents de sa génitrice, les époux O. qui revendiquaient des droits sur l’enfant, nonobstant la règle de l’anonymat sous X et la volonté de leur fille de voir confier l’enfant à l’adoption.

Il est rare qu’une décision de justice, reconnaisse aussi clairement que « la réalité factuelle et la vérité biologique s’opposent à la logique juridique, laquelle conteste aux époux  O. leur qualité à agir ».

Autrement dit, la Cour reconnaît que sa décision est contraire à la règle de droit mais refuse de l’appliquer, invoquant la réalité et même la vérité biologiques, expressions qui reviennent à maintes reprises dans la décision de même que les termes « histoire », « racines » ou encore « origines » qui ont à priori très peu à voir avec les règles du droit de la filiation.

La position de la Cour d’Appel est révélatrice de la manière dont le champ du droit peut aisément être investi par certains préjugés et glissements de la pensée commune :
– Tout d’abord la suprématie de la science et de son corollaire le biologique ou pire la vérité biologique, qui dans un contexte actuel de sacralisation du biologique dicte sa loi propre et justifie tout, y compris la violation de la règle de droit.
– En second lieu, l’imprégnation de la solution judiciaire par une psychologisation de la pensée. Les juges, qui procèdent par a priori et généralités qui leurs sont tout à fait personnels, relèvent ainsi que «  la plupart – des adoptants –  sont en mal d’enfant » et que les – grands parents –  « seront qualifiés pour affronter les questions légitimes que se pose tout enfant adopté sur ses origines et son rejet par sa mère ».
– On relèvera enfin l’assimilation « allant de soit » entre lien génétique et lien de parenté (on connaît la force de tels à priori). Pour la Cour « le rapport d’expertise génétique établit le lien de parenté ».

On perçoit en conséquence l’extrême difficulté des juges à envisager un lien de parenté en dehors de tout lien biologique (ici entre un enfant abandonné et une famille adoptive) et inversement à envisager un lien biologique détaché du lien de parenté (ici entre les parents de la génitrice et l’enfant qu’elle a mis au monde).
C’est bien la signification du recours aux notions de réalité biologique voire de vérité biologique, qui constituent une sorte « d’indépassable » de la pensée, témoignant des craintes face à l’adoption.

Yaël Halberthal

Obsession des origines ou quand le marketing et la pub s’intéressent à l’origine

Publié le 9 janvier 2012

Le marketing et la publicité s’emparent des notions d’origine et d’identité qui sont aujourd’hui utilisées dans le cadre du développement et de la communication des marques commerciales. On trouve par exemple une agence spécialisée dans la création de récits identitaires de marques dont les protagonistes sont présentés comme des chasseurs d’histoire (extraordinaires bien sûr).
Les images et valeurs associées par le message publicitaire aux notions d’origine et d’identité des marques sont celles que l’on retrouve globalement dans la pensée commune et dans les médias, qui en retour par une espèce de mouvement de balancier, sont eux-mêmes façonnés et influencés par le discours des marques.

Schématiquement, on retrouve ainsi trois constantes,  tout en gardant à l’esprit que c’est bien de marques dont il s’agit :
1°-  l’intérêt pour les origines et les racines : L’identification de l’origine fait partie intégrante de la méthodologie de travail de l’agence de publicité. On parlera de la force du modèle identitaire, de l’identification du récit fondateur. L’origine est de surcroit associée à des valeurs telles que l’authenticité et la sincérité, qualifiées de valeurs sûres, refuges. Mais également à l’intégrité, à la transparence et à l’éthique.

2°-  la quête des origines qu’il convient de faire émerger : La nécessité d’une quête. Il s’agit de renouer avec son patrimoine identitaire, de reprendre pied avec ses racines. Ainsi la force du modèle identitaire sert à comprendre avant tout ce que l’on est et à croire en ses racines avec pour première étape le processus de construction identitaire et pour objectif de réactiver les leviers d’origine.

3°- le rapport à la science et l’identification par le biologique : On parle du patrimoine identitaire de marque, de son identité originelle, de son ADN.

« Cela fait une belle histoire à raconter » …

Yaël Halberthal

Wadji Mouawad : « Aucune raison n’est bonne pour aimer à ce point le chagrin »

Publié le 13 octobre 2011

Dans sa critique du livre de Sofi Oksanen « les vaches de Staline », intitulée « La fille, la mère et moi » parue dans « Le Monde des livres » du 22 septembre dernier, le metteur en scène Wadji Mouawad, s’interroge sur les raisons qui le retiennent de succomber à ce roman, sur une certaine impression de malaise, « une impression diffuse de désaccord ».
Wadji Mouawad écrit : « (…) J’ai alors vu se dresser devant moi le geste de toute une génération, la mienne et celle de Sofi Oksanen, une génération née entre 1968 et 1978, dont l’axe obsessionnel consiste à tout reprocher à la génération qui l’a précédée. Que ce soient les révolutions manquées de 68 ou la guerre du Liban ou la chute du bloc de l’Est et des grands idéaux, il y a chez cette génération l’envie d’appréhender la douleur de la vie à travers un cri contre ceux qui nous ont mis au monde : « Vous ne nous avez rien raconté ! Vous avez refusé de nous faire part de vos défaites et de vos désillusions et à cause de votre silence, nous portons aujourd’hui les tares de vos défaites et de vos désillusions». Cela est peut-être vrai, mais c’est aussi sans doute faux car aucune raison n’est bonne pour vouloir à ce point aimer le chagrin (…) ».

Certes Wadji Mouawad, ne nous parle pas d’adoption, pas en tant que telle. Peut-être n’est-il pas même question de rapport « mère-fille » en dépit du titre de l’article « La fille la mère et moi, pas seulement en tout cas. Non, il est plutôt question du sens de notre vie, de notre « lien au monde », de la manière d’appréhender ce lien, de ce que l’on en fait, en essayant de ne céder devant rien – ni la peur ni le chagrin – pour citer Elisabeth de Fontenay. Debout quoi qu’il arrive. Maouawad pousse un cri, le cri d’un individu, mais aussi celui de toute une génération qui ne réussit à donner comme seul horizon à son existence que celui d’un reproche au passé. Pour eux, l’identité reste figée, comme gelée dans un combat contre ceux et celles qui les ont mis au monde, oubliant que le sens c’est aussi la temporalité.

Wadji Mouawad parle d’épuisement, et ce n’est pas seulement pour répondre à la question : que faire de cette douleur ? C’est aussi l’épuisement de ce combat sans espoir, de cette injonction obsessionnelle qui impute toute responsabilité au passé et de son corollaire, le chagrin. L’immersion dans le chagrin, dans un bain de chagrin, le bercement du chagrin. Wadji Mouawad cite l’écrivain Sylvia Plath qui dans La Cloche de détresse (Denoël, 1972), « parvient à s’élever au-delà du lien qui enserre la fille à sa mère et à se débarrasser de toute rancune envers autrui pour se prendre elle-même comme lieu du monde ».

Yaël Halberthal

Petite digression sur la transmission : Voyage au pays de la Shoah

Publié le 16 septembre 2011

En ce jour de septembre je repense à ce voyage effectué en mars dernier en Pologne et en Ukraine, un voyage d’étude au pays de la mémoire sur les traces de la Shoah : Auschwitz, Birkenau, Belzec, Rawa Ruska et tant d’autres lieux.

Lumière magnifique, soleil glacial.

Une vingtaine de participants, de tous horizons, de toutes religions, de tous milieux, hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, profs, chercheurs, étudiants, écrivains, photographes … venus chacun avec leur histoire et leurs motivations.
Mais une constante : de tous les participants, aucune des femmes dont les parents étaient nés sur place et dont la famille avait souffert des persécutions n’avait d’enfant, sauf moi qui ai adopté.
En cours de route, nous avons rencontré un couple d’américains qui recherchait la trace de leurs  familles disparues : «  vous avez des enfants ? ». Ils ont probablement dû trouver ma question bizarre, peut-être même indiscrète. En tout cas,  là encore la réponse était … non.  Cela ne faisait bien entendu que 6 personnes sur la vingtaine de participants et 100 % dans ce cas précis. Cela m’a fait une curieuse impression.

Vous avez dit transmettre ?

Yaël Halberthal

Pour ce premier billet

Publié le 22 février 2011

Pour ce premier billet, j’ai choisi de répondre à un éditorial paru dans le journal ELLE il y a quelques mois à la suite de l’arrêt rendu par la Cour d’Appel d’Angers le 19 janvier 2011.
La Cour d’Appel a en effet décidé de confier la garde d’une fillette d’un an et demi née sous X à ses grands-parents biologiques. La décision de la Cour d’Appel sera prochainement commentée dans ces colonnes.

Vous dites choisir le camp des enfants. Pourquoi opposer deux camps ? S’agirait-t-il d’une guerre ? Ce faisant, vous justifiez la violation pure et simple de la loi, au motif erroné que la loi protègerait la mère. C’est un raisonnement communément admis, mais simpliste et inexact.

La loi permet en effet à des femmes de décider que leur enfant sera adopté, autrement dit qu’il s’inscrive dans une autre filiation, dans une nouvelle lignée. Elle garantit un véritable futur pour l’enfant, initié par la femme qui lui a donné naissance. Cet abandon est certes une rupture, mais il doit être replacé dans une temporalité. Nier cette temporalité est péjoratif à au moins deux égards :
– Vis à vis de l’enfant, c’est le réduire à sa seule naissance, et ne voir en lui qu’un éternel abandonné.
– Vis à vis des parents adoptifs c’est également ne voir en eux que d’éternels parents d’enfant abandonné.

La filiation n’est pas la naissance et ce serait une vision totalement figée et parcellaire que de l’oublier. La filiation s’inscrit dans une durée, la durée de la vie de l’enfant et des générations qui vont lui succéder. Cette inscription le plus souvent biologique, mais pas toujours, est en réalité surtout sociale, affective, psychologique et juridique.

Or votre raisonnement prive cet enfant de tout futur, et je dirais même de tout présent. En effet l’annulation du jugement et la décision de justice de confier l’enfant aux grands parents aboutit à une situation absurde, et finalement contraire aux intérêts de l’enfant. Ne pouvant être adopté, il n’a de fait ni parent ni nom. Il devient en réalité un simple objet de lutte entre des parents (les grands parents qui de par l’abandon ne le sont plus) et leur fille. Force est de constater que cet enfant n’a pas vraiment de place dans cette histoire, et ce sans même évoquer l’impact psychologique probablement délétère d’une telle situation. Quant à savoir pourquoi les grands parents seraient plus à même de l’élever, vous n’en dites rien. Mais on le devine aisément. Le sang peut-être ? le fameux, le naturel « bio logique » qui rachèterait tout ? Tout mieux que l’abandon ?

Vous avez même peur d’écrire le mot. Rassurez-vous ce n’est pas contagieux. N’oublions pas que la vie est aussi faite d’épreuves qui sont là pour être franchies et dépassées. Là encore la prise en compte de la temporalité et du caractère dynamique de la vie est si importante.
Il y a des risques à vivre mais peut-être de plus grands risques encore à avoir peur de ne rien risquer.

Yaël Halberthal