Ressemblance et savoir généalogique au service de l’immortalité

Il y a quelque temps j’avais été frappée par les propos de Joan Didion qui écrivait dans son dernier roman, le bleu de la nuit 1 :

« (…) Quand nous parlons de la mortalité, c’est de nos enfants que nous parlons.

J’ai dit cela, mais qu’est-ce que cela signifie ?

Bon, d’accord bien sûr que je peux décoder, bien sûr que vous pouvez décoder : une façon de reconnaître que nos enfants sont les otages du hasard, mais quand nous parlons de nos enfants, de quoi parlons-nous au juste ?

De ce que cela a représenté pour nous de les avoir ? De ce que cela a représenté pour nous de ne pas les avoir ? De ce que cela a représenté de les laisser partir ? Faisons-nous référence à l’énigme en vertu de laquelle nous nous faisons le serment de protéger ce qui ne peut pas l’être ? Au mystère que constitue de manière générale le du fait d’être parent ?  »

Ceci a immédiatement fait écho au magnifique texte de Pierre Fédida, que j’avais découvert quelques temps plus tôt, dans l’ouvrage dirigé par Jacques André « Mères et filles : la menace de l’identique »2 auquel, au lendemain de cette journée de réflexion sur la ressemblance je ne peux m’empêcher de revenir.

Tout comme Joan Didion, Pierre Fédida établit des correspondances entre le destin, la mort et le besoin d’avoir des enfants.

Citant ainsi Freud dans L’interprétation des rêves  » le seul moyen d’atteindre l’immortalité n’est-il pas pour nous d’avoir des enfants ? « Pierre Fédida poursuit 3 : On serait tenté de dire que le généalogique forme la notion de destin (…) croire en un destin, n’est-ce pas tenir la mort pour étrangère à la vie et savoir que ce qui en protège la pensée est l’appartenance à une généalogie ? (…) Le plus souvent, la pensée craint de s’ouvrir à sa liberté tant elle redoute de découvrir en elle que la mort équivaut à renoncer à des liens libidinaux qui rattachent au(x) parent(s).

Or poursuit le psychanalyste, seul un acte transgressif de désaffiliation généalogique, imaginaire bien sûr, peut « (…) libérer la pensée du culte conservateur de son deuil et ainsi de sa dette à l’égard des parents, lui fait entendre la mort comme la condition transcendantale de pouvoir penser. Le pire qui puisse donc arriver à la pensée est de croire en cette immortalité qu’ont, pour nous, voulue nos parents en faisant de nous le contenu d’un déni de leur propre mort. La fonction narcissique du savoir généalogique est ici patente dans la figuration spéculaire du destin ». « Un fils – dit Kierkegaard – est comme un miroir où se voit le père, et le père est comme un miroir où le fils se voit tel qu’il sera plus tard ». « (…) Il n’y aurait qu’un pas à franchir pour prétendre que le généalogique est d’essence mélancolique, au sens où la mélancolie a affaire à une exhumation de cadavre d’enfants – les ancêtres de la ressemblance – auxquels la plainte s’acharne à redonner vie. (…) Et la généalogie est l’institution d’une mémoire – voire même d’un mémorial – au service de l’immortalité ».

Yaël Halberthal

1 Joan Didion : le bleu de la nuit, Grasset 2013, relaté dans la revue BOOKS n° de janvier 2013 p95.

2 Mères et filles La menace de l’identique, Puf, Petite bibliothèque de psychanalyse.

3 Pierre Fédida : l’arrière-mère et le destin de la féminité in  » Mères et filles : la menace de l’identique » Puf, petite bibliothèque de psychanalyse.  Texte ayant fait l’objet d’une 1ère publication in Psychanalyse à l’Université, t.5, n°18, mars 1980.